Prix de Rome

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Les candidats — pour une fois
Au prix de Rome, de peinture,
Avaient un sujet, que je crois
Qu’ils pouvaient traiter — sans torture ;

Moins délibérément « pompier »
Que ceux imposés chaque année
À leur verve, par Maître Pied ;
Enfin… telle était sa donnée :

Dans un paysage charmant,
Imaginez le vieux Silène
Ivre-mort, naturellement,
Cuvant son vin, à panse pleine ;

Cependant que la nymphe Églé
S’amuse fort de cet ivrogne,
Et de raisin pourpre et doré
Lui barbouille, en riant, la trogne.

Ajoutez aussi deux bergers
Qui complètent la scène à faire,
Et maintiennent, les enragés,
Les jambes et bras du gros père.

La scène est plaisante, et surtout
D’interprétation facile.
« C’est une idylle dans le goût
De Théocrite et de Virgile. »

Sans attendre de nos rapins
Des chefs-d’œuvre, l’on pouvait croire
Que de ce sujet plein d’entrain
Ils se tireraient, à leur gloire ? …

Eh bien, non. Pour ces jeunes gens
C’étaient là des hiéroglyphes.
Leurs devoirs furent affligeants,
Grâce aux leçons de leurs pontifes.

Pas un concurrent, sur les dix,
N’évita les poncives règles :
Ceux de la Villa Médicis,
Du coup, vont se croire des aigles.

Il faut voir cet orang-outang
Qu’ils ont fait du brave Silène,
Et ces bergers déconcertants,
Et cette nymphe en porcelaine !

C’est à supposer que jamais
Ils n’ont rencontré ce Silène,
Ni de nymphes dans les forêts,
Alors que la France en est pleine !

Que dis-je ?… Il semblerait encor
Qu’ils n’ont jamais vu davantage
Le moindre raisin pourpre et or,
Ni musé dans un paysage…

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